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N° 02 · Mai 2026

Comparer n’est pas toujours comprendre.

La Lettre n°2

Bonjour,

Lorsqu’on découvre un imaginaire inconnu, le premier réflexe est souvent de le traduire dans un langage que l’on connaît déjà. C’est rassurant.
On entend parler d’Eshu et l’on cherche immédiatement « le Hermès africain ». On découvre Anansi et l’on le présente comme « le Loki africain ». On évoque Mami Wata et l’on pense aux sirènes européennes.

Ces rapprochements ne sont pas absurdes. Ils permettent de trouver des repères. Ils offrent une première clé de lecture. Mais ils peuvent aussi nous empêcher de poser une question plus importante.
Et si ces personnages n’avaient jamais eu vocation à être les équivalents de qui que ce soit ?
Comparer est une manière de comprendre. Réduire une figure à sa comparaison en est une autre. La nuance est essentielle.

Prenons Anansi. On retient souvent sa ruse, son goût pour les détours, sa capacité à tromper plus puissant que lui. C’est ce qui conduit beaucoup de lecteurs à le rapprocher de Loki. Pourtant, leurs histoires ne racontent pas la même chose. Leur rapport au monde n’est pas le même. Leur rôle dans les récits n’est pas le même. Leur place dans les cosmologies qui les ont vus naître n’est pas la même.

En cherchant trop vite un équivalent, on finit parfois par observer ce que l’on connaît déjà, plutôt que ce que l’on découvre. Cela ne concerne pas uniquement les mythologies africaines. Nous faisons la même chose avec les littératures asiatiques, amérindiennes ou océaniennes.

Nous traduisons sans nous en rendre compte. Nous remplaçons une logique par une autre. Or les imaginaires ne sont pas des dictionnaires où chaque figure possède son synonyme. Ils sont des systèmes de pensée.

Chaque personnage entretient une relation particulière avec les dieux, les ancêtres, les vivants, la nature, le temps ou la parole. Retirer un personnage de cet ensemble pour le comparer à un autre revient parfois à retirer une pièce d’une mosaïque : on continue de la voir, mais on ne comprend plus vraiment l’image.

C’est peut-être l’une des plus belles invitations que nous adressent les mythes. Accepter de ne pas tout reconnaître immédiatement. Accepter qu’un récit nous oblige à ralentir. À suspendre nos catégories habituelles. À écouter avant de traduire.


Lire

Cette réflexion nous a conduits à écrire un article consacré à une question que beaucoup de lecteurs se posent sans toujours la formuler.

Peut-on vraiment comparer les mythologies ?
Nous y revenons sur les bénéfices de ces rapprochements, mais aussi sur leurs limites, avec plusieurs exemples issus des traditions africaines.
Peut-être découvrirez-vous que comprendre un mythe commence parfois au moment où l’on renonce à lui chercher un équivalent.

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La découverte du mois

Ce mois-ci, nous vous proposons de découvrir Black Leopard, Red Wolf de Marlon James.
Le roman a souvent été présenté comme le Game of Thrones africain.
Cette formule a sans doute éveillé la curiosité de nombreux lecteurs.

Mais elle résume mal ce que propose réellement le livre.
Le monde imaginé par Marlon James ne cherche pas à reproduire les codes de la fantasy occidentale. Sa manière de raconter, de faire surgir le merveilleux ou de construire ses personnages obéit à une logique qui lui est propre.

En le lisant, on comprend rapidement qu’il ne sert à rien de chercher des correspondances à chaque page. Le roman demande autre chose. Il demande d’accepter de se perdre un peu. Et c’est précisément ce qui le rend passionnant.


Si cette lettre vous a donné envie de repenser votre manière de lire les mythes, ou si une figure issue de votre culture vous semble impossible à comparer à une autre, racontez-nous pourquoi.

Nous lisons chacun de vos messages.

À bientôt,

Les Carnets Marron