La Lettre n°4
Bonjour ,
Juillet, enfin.
Pas parce que l’été efface tout, plutôt parce qu’il ralentit ce qui peut l’être. On relit davantage. On laisse les idées respirer avant de les écrire. Ce numéro est court, et c’est voulu.
Ce mois-ci, on a essayé de nommer quelque chose qui nous tracassait depuis un moment. Nous avons d’ailleurs longtemps hésité avant depublier ce texte.
Quand on écrit depuis un mythe, une croyance, une cosmologie qui n’est pas la nôtre, qu’est-ce qui distingue l’emprunt de l’habitation ? Ce n’est pas une question de légitimité. C’est une question de profondeur.
On a mis ça en forme dans un article, avec quatre questions à se poser. Des points de vérification, pour savoir si on est vraiment à l’intérieur d’un système de pensée ou si on en regarde la façade de loin.
Une grille pratique accompagne le texte, à garder sous la main au moment d’écrire.
Si vous travaillez sur un récit qui emprunte à des traditions africaines, ou à n’importe quelle cosmologie qui n’est pas la vôtre, c’est peut-être utile.
→Lire l’article
La découverte du mois
Le livre du mois, c’est Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor.
On aurait pu le recommander pour beaucoup de raisons. Mais en juillet, après avoir écrit sur l’habitation des imaginaires, il s’impose surtout pour ça : c’est l’un des rares romans où les règles surnaturelles ne sont jamais importées d’ailleurs. Elles viennent du monde du livre, elles lui appartiennent, et on le sent à chaque page.
La protagoniste, Onyesonwu, transgresse tout ce qu’on lui interdit. Mais ce qu’elle transgresse, les conséquences qu’elle affronte, les forces qu’elle convoque, tout ça obéit à une logique cohérente avec la cosmologie du récit. Pas une magie générique mais quelque chose qui ne pourrait exister que là.
C’est précisément la troisième question de la grille : la structure narrative est-elle cohérente avec la cosmologie qu’on habite ?
Ici, la réponse est oui et ça se voit à chaque page. Un bon livre à emporter si vous avez quelques jours devant vous. Disponible en traduction française aux éditions Actusf.
→ Télécharger la grille
La bibliothèque s’agrandit
La fin du mois apportera un deuxième texte consacré au trickster africain et à cette idée fascinante qu’un personnage peut être nécessaire au monde précisément parce qu’il refuse d’être moral. Un sujet qui nous passionne depuis longtemps.
Le trickster, ou l’art de questionner nos certitudes
La semaine dernière, en échangeant avec Gratienne, l’une d’entre vous, à
propos de l’afrofantasy, une remarque nous a particulièrement marqués.
Elle nous disait :
« Le recours aux mythes me semble être une approche plus universelle, qui interroge les représentations « civilisationnelles » de nos sociétés. »
Gratienne a mis le doigt sur un point essentiel. Les mythes ne sont pas de
simples histoires ; ce sont des outils de pensée. Dans les Carnets de cette fin, nous explorons une figure qui incarne parfaitement cette remise en question : le trickster. Qu’il s’agisse d’Anansi, l’araignée qui vole les histoires au dieu du ciel pour les offrir aux
mortels, d’Eshu, le maître des carrefours, ou encore de Leuk-le-Lièvre, ces figures refusent obstinément de choisir entre le bien et le mal.
Pourquoi est-ce si important ? Parce que la fantasy occidentale nous a habitués à des oppositions binaires rassurantes. Le trickster, lui, nous oblige à regarder ailleurs. En refusant d’être un héros « moral », Anansi nous rappelle que, sans ruse, sans transgression, il n’y aurait peut-être tout simplement pas d’histoire à raconter.
Il ne s’agit pas de juger ces personnages, mais d’observer comment, en habitant l’ambiguïté, ils ouvrent de nouvelles perspectives sur ce que signifie « bâtir un monde ».
Nous vous donnons rendez-vous le 22 juillet pour découvrir cette réflexion dans notre nouvel article : Le trickster africain : pourquoi il refuse de choisir entre le bien et le mal.
Et vous, quel trickster — issu de votre culture ou de vos lectures — vous a le plus marqué par son refus de choisir son camp ?
Si quelque chose dans cette lettre vous a parlé, une réponse à cet email est lue. Ces retours-là comptent plus qu’on ne le dit souvent.
« Le recours aux mythes me semble être une approche plus universelle, qui interroge les représentations « civilisationnelles » de nos sociétés. »
À bientôt ,
Les Carnets Marron
Trickster : personnage présent dans de nombreuses mythologies à travers le monde. Rusé, imprévisible et souvent espiègle, il bouleverse l’ordre établi, détourne les règles, défie les dieux et les puissants, et provoque des événements inattendus. Tantôt héros, tantôt fauteur de troubles, il incarne le changement, la ruse et la remise en question des certitudes.