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11 min • 22 juillet 2026

Le trickster africain : pourquoi il refuse de choisir entre le bien et le mal

Pourquoi l'ambiguïté du trickster africain n'est pas un défaut narratif mais une autre façon d'habiter un système de pensée.


Anansi vole, trompe, ruse et pourtant, on ne le déteste jamais vraiment. Eshu ouvre les chemins autant qu’il les brouille. Leuk-le-lièvre triomphe par l’esprit plutôt que par la force, sans que cela en fasse un modèle de vertu. Ces figures ont un point commun : elles refusent obstinément de choisir un camp.

C’est précisément ce que la posture 3 de l’article sur l’écriture des imaginaires africains interrogeait déjà, la tentation de plaquer une grille morale binaire, bien contre mal, sur des récits qui n’ont jamais été construits ainsi. Le trickster1 africain pousse cette idée plus loin encore : il ne se contente pas d’échapper à la binarité, il en fait le ressort même de son existence narrative. Il n’est pas ambigu malgré lui, il l’est par nécessité cosmologique.

Le trickster africain : pourquoi il refuse de choisir entre le bien et le mal

Anansi ou comment le vol peut fonder le monde

Dans la tradition akan des Ashanti du Ghana, le mot ananse signifie araignée. Anansi est fils de Nyame, le dieu du ciel, et d’Asase Ya, déesse de la terre, une position à la frontière entre deux mondes qui dit déjà quelque chose sur sa nature.

L’un des récits fondateurs de sa figure est celui des histoires. Au commencement, toutes les histoires — tous les contes, toutes les paroles qui rendent la nuit habitable — appartenaient à Nyame. Les hommes vivaient dans un silence épais. Ils travaillaient, dormaient, mangeaient, mais ils n’avaient rien à se raconter au coin du feu.

Anansi monta au ciel et demanda à Nyame de lui vendre ses histoires. Le dieu, qui avait refusé à des rois et à des guerriers, prit Anansi pour un fou. Il fixa un prix impossible : capturer Onini le python, Osebo le léopard, Mmoboro l’essaim de frelons, et Mmoatia la fée invisible.

Anansi réussit, pas par la force, mais par le piège, la parole juste au bon moment. Il attacha le python en lui proposant de mesurer sa longueur contre une branche de palmier. Il captura les frelons en leur offrant refuge dans une calebasse. Il fit coller la fée contre une figurine enduite de poix. Nyame, tenu par sa promesse, lui céda les histoires.

Ce que ce récit dit sur Anansi
Il vole les histoires au dieu du ciel. C’est un acte transgressif au sens le plus radical — il prend ce qui appartient au divin pour le donner aux mortels.
Mais sans ce vol, il n’y aurait pas de récits. Pas de contes. Pas de mémoire collective. Anansi est le voleur sans lequel rien ne peut être transmis.
Sa transgression est constitutive du monde. Supprimer l’acte de ruse, c’est supprimer la possibilité même du récit.
Ce n’est pas de la morale ambiguë au sens occidental, c’est une autre structure de causalité narrative.

Les Anansesem — littéralement « les histoires de l’araignée » — se sont répandues à travers l’Atlantique avec la traite négrière. Les communautés akan emmenées en Jamaïque, aux Antilles, au Suriname, ont emporté Anansi avec elles. Il est devenu Nanzi à Curaçao, Aunt Nancy dans le sud des États-Unis, et certains chercheurs voient en lui l’ancêtre de Brer Rabbit — le lapin rusé des contes afro-américains.

Cette circulation dit quelque chose d’essentiel : une figure narrative qui traverse les océans et les siècles n’est pas un simple personnage de conte. C’est un outil de pensée. Une façon de comprendre le monde dans lequel l’intelligence, même moralement discutable, peut être le seul moyen de survie.

Eshu ou comment l’ambiguïté peut être une règle cosmologique

Eshu, aussi appelé Elegba ou Legba, est l’un des Orishas les plus importants de la tradition yoruba, originaire du sud-ouest du Nigeria et du Bénin. Son importance rituelle est absolue : aucune cérémonie, aucun rite, aucune invocation des autres Orishas ne peut commencer sans lui. Il est le premier à être propitié, celui sans qui rien d’autre ne peut avoir lieu.

Il est le gardien des carrefours, le messager entre les humains et le monde divin, le maître des langues et de la communication. Sans Eshu, les offrandes n’atteignent pas les Orishas. Sans Eshu, les prières se perdent.

Et pourtant, il est un trickster.

Le conte du chapeau

L’un des récits les plus connus d’Eshu met en scène deux amis qui habitent de part et d’autre d’une route. Un jour, Eshu passe entre leurs maisons en portant un chapeau qui est rouge d’un côté et bleu de l’autre. Les deux amis voient le chapeau depuis leurs fenêtres respectives. Plus tard dans la journée, ils se retrouvent et commencent à discuter de ce qu’ils ont vu. L’un dit que l’étranger portait un chapeau rouge. L’autre jure qu’il était bleu. La dispute dégénère. Leur amitié de toujours se brise sur une question de couleur.

Ce récit n’est pas simplement une histoire de malice divine. Il dit quelque chose de précis sur la nature d’Eshu : il n’est pas du côté du bien ou du mal, il est du côté de la vérité, et la vérité, selon la cosmologie yoruba, dépend toujours du point d’observation.

Ce que ce récit dit sur Eshu
Eshu ne ment pas dans ce récit. Il porte simplement un chapeau qui est réel des deux côtés à la fois. Les deux amis ont raison et c’est précisément pour ça qu’ils se disputent.
Les missionnaires chrétiens, au XIXe siècle, ont assimilé Eshu au diable parce qu’ils ne comprenaient pas qu’une figure puisse être indispensable et malicieuse en même temps.
C’est exactement ce malentendu que la fiction contemporaine reproduit quand elle tente de ‘ranger’ un Orisha d’un côté ou de l’autre.
Eshu n’est pas ambigu malgré la cosmologie yoruba. Il est ambigu à cause d’elle. C’est sa nature, pas son défaut.

Ce qui rend Eshu indispensable à la fiction n’est pas son côté trickster au sens du personnage comique rusé. C’est qu’il incarne quelque chose de structurel : l’idée que la communication est toujours incertaine, que les messages se transforment en transit, que la vérité dépend du carrefour où l’on se tient.

Un récit qui habite vraiment la cosmologie yoruba doit intégrer cette incertitude dans sa structure. Pas comme élément de suspense ou de mystère mais comme règle du monde.

Leuk-le-lièvre ou comment la ruse peut être une dignité

Leuk, en wolof, désigne le lièvre. C’est sous ce nom qu’il apparaît dans les contes de tradition orale d’Afrique de l’Ouest, notamment dans les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop — recueil publié en 1947, résultat de la transcription par Diop des récits du griot Amadou Koumba, transmis oralement dans la tradition wolof du Sénégal.

Leuk-le-lièvre est le pendant sénégalais d’Anansi, un être petit face aux grands, qui triomphe par l’esprit là où la force le condamnerait à perdre. Son adversaire attitré est Bouki-l’Hyène : forte, bruyante, avide, et invariablement vaincue.

Tours de lièvre

Dans le conte « Tours de lièvre » des Contes d’Amadou Koumba, Leuk commet un acte que les règles de sa société condamnent : il s’est approché de la fille du roi Bour, enfermée dans une cabane. En punition, il lui est imposé de rapporter au roi la peau d’une panthère et d’un lion, les défenses d’un éléphant, et les cheveux de Kouss, le gobelin barbu.

C’est une peine absurde, une mission impossible conçue pour être mortelle. Leuk l’accomplit par la ruse, l’une après l’autre. Il s’en sort, il n’est pas puni. Mais on ne peut pas pour autant dire qu’il est vertueux car il a commis la faute initiale, et ses moyens ne sont pas moralement nets.

Ce que ce récit dit sur Leuk
Leuk n’est pas le héros moral de ses propres histoires. Il est souvent égoïste, parfois cruel avec Bouki, toujours prêt à tromper si c’est nécessaire.
Mais dans une société où les faibles n’ont pas d’autre arme que l’intelligence, Leuk représente une dignité particulière — celle de refuser sa propre défaite.
Les contes de Leuk ont traversé l’Atlantique comme ceux d’Anansi. Certains chercheurs tracent une ligne directe entre Leuk-le-lièvre et Brer Rabbit des contes afro-américains : la même figure du petit qui survit par la ruse dans un monde qui lui est hostile.
Ce n’est pas de la morale au sens classique. C’est une intelligence de la survie codifiée en récit.

La transcription de Birago Diop ajoute une dimension supplémentaire à ces contes : en les mettant par écrit en français, il a fait exister Leuk dans un espace littéraire qui n’était pas le sien à l’origine, sans en effacer la logique. Ce geste de traduction est lui-même une démonstration de ce que signifie habiter un imaginaire sans le trahir.

Comparaison avec la fantasy occidentale

La fantasy occidentale dominante, depuis Tolkien, est structurée par une opposition claire entre le bien et le mal. Les forces lumineuses contre les forces obscures. Les personnages rusés — le voleur, l’espion, le menteur — y ont une place, mais ils sont toujours définis par rapport à ce cadre moral : soit ils sont du bon côté, soit leur ruse est mise au service du bien, soit ils finissent par se racheter.

Ce que les figures du trickster africain proposent est fondamentalement différent. Anansi ne se rachète pas, il n’y a rien à racheter. Son vol des histoires est fondateur. Eshu ne choisit pas un camp parce que dans la cosmologie yoruba, les camps n’existent pas de cette façon. Leuk-le-lièvre ne devient pas vertueux, il reste rusé, et c’est précisément pour ça qu’il est nécessaire.

Ce n’est pas le personnage rusé que la fantasy occidentale peine à reproduire. Elle en a les siens, de Loki à Tyrion Lannister. Ce qu’elle peine à reproduire, c’est l’idée qu’un personnage puisse être nécessaire au monde précisément parce qu’il refuse d’être moral.

La différence structurelle
Dans la fantasy occidentale dominante : le personnage rusé est un élément dans un monde qui a une morale.
Dans les cosmologies africaines qui portent le trickster : le trickster est celui sans qui la morale du monde ne pourrait pas exister ou ne pourrait pas circuler.
Anansi sans sa ruse = pas d’histoires. Eshu sans son ambiguïté = pas de communication entre les mondes. Leuk sans sa malice = la force brute gagne toujours.
Le trickster africain n’est pas en marge de la cosmologie. Il est l’une de ses clés de voûte.

C’est pourquoi la méthode des 4 questions est particulièrement utile pour travailler avec ces figures. La question 3 — la structure narrative est-elle cohérente avec la cosmologie qu’on habite ? — s’applique ici avec une précision particulière. Si l’on introduit une figure de trickster africain dans un récit construit sur une opposition morale binaire, la figure perd sa nature. Elle devient un personnage rusé dans un monde à bien et à mal — ce qui est une autre chose entièrement.

La cohérence demandée n’est pas une question d’authenticité culturelle. C’est une question narrative : les règles du monde que vous habitez sont-elles cohérentes avec ce que votre figure peut faire et faire au récit ?

L’ambiguïté comme architecture

Anansi, Eshu, Leuk-le-lièvre : trois figures, trois traditions, trois façons différentes de penser ce qu’un personnage peut être dans un récit.

Ce qu’elles ont en commun n’est pas la ruse mais la fonction cosmologique de l’ambiguïté. Dans chacune de ces traditions, il existe une figure qui opère dans l’espace entre les règles, qui ne peut pas être classée, qui est nécessaire précisément parce qu’elle refuse de l’être.

Cette ambiguïté n’est pas un défaut de construction. Ce n’est pas le signe d’un personnage mal pensé ou d’un mythe incomplet. C’est une posture narrative délibérée — la quatrième question de la méthode des 4 questions formulée depuis l’intérieur d’une cosmologie : ce qu’on laisse ouvert n’est pas un manque. C’est le choix de ne pas résoudre ce qui résiste, par nature, à la résolution.

La fiction contemporaine qui habite ces figures — plutôt que de les emprunter — produit des récits où la morale fonctionne autrement. Pas de façon moins rigoureuse. Différemment rigoureuse.


Cet article s’inscrit dans la continuité directe de la méthode des 4 questions publiée au début du mois. Les figures d’Anansi, Eshu et Leuk-le-lièvre sont des études de cas concrètes de ce que signifie habiter un système de pensée plutôt que l’emprunter.
Relire la méthode des 4 questions

  1. Personnage présent dans de nombreuses mythologies à travers le monde. Rusé, imprévisible et souvent espiègle, il bouleverse l’ordre établi, détourne les règles, défie les dieux et les puissants, et provoque des événements inattendus. Tantôt héros, tantôt fauteur de troubles, il incarne le changement, la ruse et la remise en question des certitudes.. ↩︎

Références

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1 commentaire

  1. Conteuse Doré 14 août 2026

    Merci beaucoup pour cet article très édifiant. J’adore.

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